Chère Coralie… (retour à la source)

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Le fils prodigue (bronze par Graziella Curreli)

http://www.youtube.com/v/N5D2JavRs2c 

« …Toi qui as pu me tirer du silence et qui savais illuminer ma nuit quand tu te tais je t’entends. Et tu luis d’autant plus dans mon cœur que ton absence me déracine à jamais d’où je suis si je me tiens ailleurs qu’en ta présence. »¹

JE SUIS BALKIS, REINE DE SABA

Coralie attendait. Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Où est donc l’homme nouveau clamé dans la chaleur de Mai !

 

Il dort en toi, chère Coralie, 

            Un chant était monté dans le cœur de Balkis. Jorasse la servante Sabéenne ne saurait jamais rien du murmure palpitant sur les lèvres de la reine. L’entendrait-elle qu’elle marmonnerait par devers elle que sa maîtresse perdait l’esprit. 

            N’est ce pas Marthe qui houspillait Marie pour qu’ensemble elles s’activent aux fourneaux ? Le maître seul put lui rappeler que la plus jeune avait la meilleure part. Sut-elle l’entendre ?  

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            Dans la pénombre de la cathédrale de Canterburry, Thomas Becket se préparait à célébrer l’eucharistie, il savait qu’aujourd’hui il serait l’agneau. Il ordonna au chantre d’ouvrir les portes, laissa venir à lui les sbires d’Henri II, ses exécuteurs. Il s’effondra à la porte du cloître sous les coups et blessures des Seigneurs du monde, chasuble ensanglantée.           

           Thomas More montant les marches de l’échafaud avait déjà pardonné au misérable encagoulé qui devait nourrir sa marmaille et brandirait la hache, gagnant ses quelques pièces par la puissance de ses muscles, la précision de son geste athlétique, le tranchant de son outil, son allégeance au roi d’Angleterre, un autre Henri, le huitième celui-là.           

           Et que dire de Sancho Pança rêvant d’un confort mérité sous la touffeur du soleil de la Manche quand son maître à la longue figure poursuivait Dulcinée d’une ardeur qui ne faiblirait pas. Quijote, encore un solitaire qui par la grâce d’aimer ne souffrirait jamais de solitude.

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            Sur ordre du roi Louis, l’abbaye de Port Royal fut rasée à la poudre. Exhumées les dépouilles des solitaires y ayant trouvé refuge et leur dernière demeure, brinquebalées par les chemins sur de pauvres charrois nauséabonds, jetées à la fosse commune, sans épitaphe. Quelques années plus tard les passants d’alentour faisant halte à l’auberge ripaillaient sur des tables de marbre gravées au nom des solitaires ; leurs stèles avaient été vendues par des marchands. 

            D’autres justes se lèveront de par le monde, d’autres grands amoureux, ils seront assassinés, séquestrés, ostracisés, moqués, oubliés, certains resteront dans la mémoire des hommes, beaucoup plus tard, seront même vénérés, lueurs magnifiques dans la nuit du temps, mais le monde continuera sa danse, sa course folle au très bord de l’abîme. Que pouvons-nous attendre du monde sinon qu’il se perpétue lui-même, qu’il régénère sans cesse son propre chaos en de nouveaux chaos juste mieux sophistiqués, toujours plus facile à vendre. Quand il ne s’éreinte pas à naïvement produire ou consommer juste avant le retour en poussière, au plus sombre, il érige ses remparts, colmate les fissures par où la grâce venait toucher. Le monde ne progresse pas, seules les âmes progressent. Le monde se garde en vie, le plus longtemps possible, au meilleur coût.    

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           Le Dieu de l’ancien testament grondait sa colère quand les fils d’Israël s’arrêtaient pour adorer Mammon ou seulement se reposer. Le nouveau le disait autrement. Prends ta croix et marche. Le fils de l’homme n’a pas un endroit où reposer sa tête. Laissez les morts enterrer les morts.            

           Le fils de l’homme vient d’avaler son passé, il n’en fait qu’une bouchée et retourne à sa table de travail : il s’assure que la lampe ne manquât jamais d’huile, prépare l’arrivée du maître, ne sait pas de quoi demain sera fait.

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            Le vide médian des sages de l’ancienne chine est cet espace de vie réservé aux hommes, entre terre et ciel, entre Yin et Yang, entre quantité et qualité. Il nous appartient de l’habiter, d’accepter d’être écartelé. Cet étirement nécessaire est un préalable incontournable à la réconciliation des opposés, à l’émergence de l’un, à la création. Esprit et matière doivent inventer leur juste place. Lorsqu’elle sera trouvée elle sera toujours à reconquérir, jamais stable, jamais acquise ; il n’y aura plus d’opposés, l’espace d’un instant ils danseront le printemps retrouvé. Ce ne sera pas sans combats, sans luttes mortelles. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’esprit puisque le neuf commence avec l’esprit. 

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            Celui que tu attends ne sera pas croisé, n’ira pas porter le fer en terre sainte, n’immolera pas l’infidèle sur l’autel de la foi. Il aura seulement appris à mourir à lui-même. Il ira dans la forêt, sera l’émule de Granger² invitant ses compagnons d’exile à se faire Livre en apprenant par cœur les sonnets de Shakespeare ou les Ghazels de Hafiz. Pendant ce temps Captain Beatty², le pompier, brûlait les livres dans la ville, tous dissidents, qui détournaient les habitants des programmes télévisés.  

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           L’homme nouveau a fait sa mue, tu es un autre Guy Montag² ; celui qui avait été l’acolyte obéissant du pompier se fait amoureux de la connaissance aux cotés de Granger, récite le Ramayana dans la forêt, sur le bout du doigt ; un autre Saul de Tarse. Lui aussi a secrètement tourné casaque, bien avant le chemin de Damas, lorsqu’il gardait les vêtements des docteurs de la loi suffoquant sous le soleil de midi et trouvant cette lapidation d’Etienne trop incommode lorsque chargés de leurs manteaux. La correction fraternelle par Etienne des gardiens de la Lettre avait seulement attisé la haine de l’assemblée du Sanhédrin ; il les avait interpellés en les qualifiant d’hommes au « cou raide », d’«incirconcis » du cœur et de l’esprit.

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            Sœur Anne voit venir un homme ressuscité d’entre les morts car le monde est aussi en lui; il a connu la brûlure d’amour qui ne veut rien pour soi-même qui n’attend rien du dehors, qui se consume et se nourrit de sa propre flamme. Il marche au désert honorer son suzerain quand les nuages du savoir s’effilochant propagent un insondable azur encerclant l’horizon, envoûtant le décor minéral rouillé d’ocres et sans age. Il saute du navire dans les furies de l’océan pour sauver ses compagnons de bord effrayés par la tempête venant effondrer la mâture. Son apostolat est celui d’un Jonas. Les enfants des villages marchent à sa suite, attirés par la cadence de son pas chaloupé, la mélodie de ses silences, l’eau tranquille de son regard. Il reste assis au long du jour à l’écart de la ville, contemple le ciel où courent les nuées quand s’évanouissent les premières brumes. Il est si construit, si nourri de l’intérieur, si vide de lui-même qu’il n’achète plus à l’étale des marchands, des marchands de mort, de mots creux. Il les regarde comme il aimait à contempler les colonnes de fourmis sur les chemins après être sorti du ventre de la baleine.           

Les marchands déplacent leurs étales et vont vendre ailleurs, autre chose. 

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            Pour ceux qui n’ont pas marché la voie du cœur il est transparent, comme toi, comme Balkis et Salomon son prince, buisson ardent insaisissable. Il est déjà parmi nous Coralie, en germe, par multitude. Le vent fait son œuvre, essaime sur les coteaux, dans la vallée.            

           Un ciel de nuit d’été zébré de météores ignés, éphémères, allumant ses brasiers sur la rétine des hommes qui rôdent quand ils ne dorment pas… et portent leur regard au firmament. 

Ton ami de toujours,

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¹ Jean Grosjean, « La reine de Saba », Editions NRF

² D’après une fiction de Ray Bradbury, publiée en 1954, « Farhenheit 451 ». Farhenheit 451 est la température à laquelle les livres commencent à se consumer. Granger, Captain Beatty et Guy Montag en sont les principaux personnages.  

           

Published in:Uncategorized ||on octobre 15th, 2009 |

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