Chère Milena… (retour à la source)

tamino-cabinet-2-web.jpg

Tamino (bronze de Graziella Curreli) 

“Approche, jeune être délectable, vois le matin paraître, image de la vérité qui vient de naître. Le doute a fui avec les nuées de la raison, les obscures disputes, les spécieuses chicanes. La sottise est un labyrinthe interminable, des racines enchevêtrées brouillent ses voies. Combien sont tombés là ! Ils trébuchent toute la nuit sur les ossements des morts, sentant ils ne savent quoi sauf qu’ils sont en souci, voulant conduire les autres, eux qui devraient être conduits.”¹ 

LA VOIX DE L’ANCIEN BARDE

Milena s’ennuyait ferme à la messe du Dimanche. Elle me dit sa conviction que son curé rêvait qu’il ne s’ennuyait pas. Elle s’acharnait pourtant à courir la Palestine, sur les pas de celui qui avait éclairé sa nuit.

 

Chère Milena           

           J’allais fourbir ma plume sur la question d’une spiritualité sans pape ni église quand j’entendis les gloussements de l’ancien barde ; ils s’épanouirent bientôt en un rire clair et robuste tout chargé de tendresse. Il s’amusait par avance de mes ratiocinations. Mais déjà il me console et me fait vaciller du coté des poètes, des mystiques, sous les coups et blessures d’une autre lumière que raisonnante, qui échauffe l’âme et fait battre le cœur quand il va chavirer d’un trop plein de beauté, d’un amour sine nomine.

vers-le-ventoux-web.jpg

            Point n’est besoin du voyage exotique en quête des saveurs de l’Orient, des parfums entêtants, des sutras et stupas Himalayens. Nous avons eu Dante et Pétrarque, Jacob Boëhme, William Blake, Walt Whitman, Emily Dickinson… et combien d’autres ; nous avons Christian Bobin pour flâner sur une route de campagne illuminée par un homme à tête de cheval*, pour partager le chemin court du regard habité, pour nous parler de la vie nue, de l’expérience.

            Ne vous égarez pas dans les arcanes d’une phénoménologie de l’esprit, votre seul vrai choix est entre la doctrine et l’expérience. Samadhi, satori, « Rapture », extase, ravissement, grâce, illumination, conscience cosmique, la langue ou la tradition n’importe pas, tous parlent de la même expérience : s’établir dans le réel, être relié à l’univers, faire un avec ce qui est, échapper à la dualité du mental…, c’est aussi la voie unitive des réguliers, le silence des Chartreux : Dieu est à l’intérieur, pourquoi courir le monde ?

mont-ventoux-peinture-7-jp.jpg

            Je comprends votre dilemme entre doctrine et expérience. Les deux voies ont leurs adeptes et détracteurs (et l’Ancien barde rirait encore d’un propos polémique, d’une harangue prosélyte), chacune comporte ses risques : la nuque raide pour le doctrinaire - quand ce n’est pas la somnolence en procession - la folie douce pour les mystiques et les poètes. En échangeant l’autre jour avec une amie sur la question du ciel qui serait vide ou peuplé d’un Dieu barbu entouré d’archanges bienveillants, une image lui vint in petto : celle d’un patriarche repu quittant la table après le dîner et y laissant les enfants s’amuser. 

            Nous sommes bien sûr des scientifiques et pourrions comme certain psychiatre célèbre affirmer que les visions d’Hildegarde de Bingen sont imputables à des crises migraineuses ou à quelque maladie neurologique rare et probablement orpheline. William Blake serait caractériel, Emily Dickinson névrosée et Dante rebelle asocial. La science continuera d’avoir son mot à dire aussi longtemps qu’elle aura l’humilité de ses propres limites et nous croyons Albert Einstein : “La plus belle et profonde expérience accessible à l’homme est le sens du mystère. C’est le principe fondateur de toute religion, de toute approche sérieuse du monde de l’art ou de la science. Celui qui n’a jamais eu cette expérience m’apparaît sinon mort, pour le moins aveugle. Percevoir derrière chaque expérience une réalité à laquelle notre intelligence n’a pas accès, dont la beauté et le sublime ne nous touche qu’indirectement : c’est l’essence du religieux. Selon cette vision je suis religieux. Il me suffit de m’émerveiller de ces secrets et d’essayer d’approcher humblement une représentation simple de la  structure sublime de ce qui est. »   

mont-ventoux-peinture-8.jpg

            Laissons donc la doctrine aux théologiens, aux hommes d’église, abandonnons la vérité aux hommes de science et à leur conscience, allons muser main dans la main chez les mystiques et les poètes, gambadons dans les prairies ensauvagées et solitaires de l’expérience, en faisant juste un petit détour du coté des marais embrumés du bien et du mal. Quelques malencontreux courts-circuits, la déformation des messages au fil de leur transmission ont réduit cette quête magnifique à un pauvre manuel de bonnes conduites, moralisant et subjectif, qui ne pouvait que faire le lit de l’immoralité, son contraire, ivre du même sommeil, d’une même léthargie. Nous ne jetons pas la pierre à ces bonnes intentions, elles ont leur juste place dans le grand concert du monde pour tenter de contenir les barbaries toujours prêtes à renaître de leurs cendres, pour donner à nos civilisation un semblant de visage humain. Nous vous recommandons seulement de ne pas vous laisser étouffer dans ses rets. Votre chemin vers une perception claire du bien et du mal passe par la porte étroite de la conscience de soi. Dieu est à l’intérieur disions-nous.

mont-ventoux-8-web.jpg

            Ensauvagées et solitaires, les prairies de l’expérience mystique ! Pas totalement. Les offrandes des grands précurseurs vous attentent patiemment dans nos musées, nos bibliothèques, nos librairies; elles ont l’éternité devant eux.
La Divine Comédie,  Les Chants d’innocence et d’expérience , les illustrations du livre de Job, la musique de JS Bach, Les Elégies de Duino, la vie de Jacob Boëhme, illuminée par l’éclat d’un pot d’étain, La  Dame Blanche recluse dans la maison paternelle d’Amherst, solitaire, tissant la toile de ses poèmes dans laquelle son Dieu vivant viendrait battre des ailes, Feuilles d’herbe écrites sur un genou dans la fureur et les râles des jeunes gens défendant jusqu’à la mort leur idéal - un style de vie au Sud, une idée visionnaire au Nord - sur le champ de bataille de Gettysburg, quand les canons se turent ; nous avons Rumi et Hafiz, les princes Soufis aux cœurs saturés par les effluves du vin d’amour ; nous avons le fil sûr et mystérieux, du Tao Te King …. Ils nous parlent tous d’un même pays enchanté, de cette conscience cosmique.

   mont-ventoux-peinture-6-jp.jpg        

 Leurs visions sont étrangement similaires, à des siècles, à des lieues de distance.            

           Je vous sens impatiente dans votre vallée, chère Milena, vous êtes une femme moderne, vous êtes pratique, vous voulez voyager vers ces contrées étranges dont les beautés secrètes vous sont chantées. Vous sentez-vous les jambes et le souffle, avez-vous la vigilance requise, êtes-vous un bon compagnon pour vous-même ? Alors vous tenez le chaînon manquant  à ce point de votre escapade vers les sommets solitaires où l’air est rare et pur, vous êtes sur le sentier, la voie, le chemin de la conscience de soi.  

 montmirail-web.jpg        

           Après la splendeur contemplée au sommet, entrez en poésie, revenez avec nous, pénétrez les soutes du quotidien, au pied du Mont, dans la cabane où il faut déblayer, nettoyer, ranger, enfourner le charbon, embellir cet espace de vie entre la fenêtre et le lit, retrouver dans l’instant qui fuit cette particule de lumière qui vous avait ébloui, il y a peut-être dix ans, cent ans, deux mille ans, tout à l’heure! Retrouvez le regard clair et innocent quand le grand usurpateur, fardé comme une courtisane, le moi et sa cour d’images, finit par abdiquer son trône, un jour, pour simplement servir.            

           Malheur à moi qui cours après l’extase si je répugne aux courbatures, à l’attention soutenue, à chaque pas, à chaque prise, aux rigueurs et frayeurs de l’ascension, à l’ordinaire du temps qui passe, car je ne sais ni le jour ni l’heure, car aucun drapeau ne sera planté, ne flottera là-haut, sur la cime.      

   mont-ventoux-peinture-5-jp.jpg    

           J’aimerais vous laisser, chère Milena, sur ces mots de Francesco Pétrarque que Laure avait enflammé et qui s’aventura sur les pentes du Mont Ventoux : « Que de fois, aujourd’hui, j’ai tourné mes regards vers la cime du Mont ! Et pourtant sa hauteur me paraît bien petite en comparaison de celle où peut prétendre l’esprit humain, quand il ne s’enfonce pas dans la fange des turpitudes du monde…Mais que de fatigues nous devrons endurer pour tenir sous nos pieds, non une terre plus haute, mais les passions qui jaillissent des instincts de cette terre ! »   

Votre ami fervent.

 signature-web.jpg

¹ William Blake (Chants d’expérience, La voix de l’ancien barde)

* Christian Bobin (”L’Equilibriste”, Ed. Le temps qu’il fait) 

 

 

 

Published in:Uncategorized ||on octobre 15th, 2009 |


Créer un Blog | Nouveaux blogs | Top Tags | 28 articles | blog Gratuit | Abus?