Je suis Balkis, reine de Saba (I am Balkis, queen of Sheba)

“Etrange et paradoxale nature de la poésie: une prière qui ne prie pas et qui fait prier.” HENRI BREMOND 

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« Le jour s’était levé… il inondait de clarté le lit vide de Salomon… Alors Balkis a demandé un verre d’eau et elle a dit qu’elle jeûnerait, puis elle est montée errer sur les hauteurs de la ville. Elle regardait comme une égarée le matin régner sur le pays, mais un chantonnement se formait au fond de son cœur : 

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Le soleil des beaux jours que le ciel lève lentement sur les prés comme une lampe a fait pâlir aux fenêtres les lampes dont nos veilleurs avaient bordé nos rêves. Si lentement que mon amour pour toi monte éclairer les plaines de mon âme il rend déjà dérisoire les flammes dont s’est orné longtemps l’amour de moi. Toi qui as pu me tirer du silence et qui savais illuminer ma nuit quand tu te tais je t’entends. Et tu luis d’autant plus dans mon cœur que ton absence me déracine à jamais d’où je suis si je me tiens ailleurs qu’en ta présence. »¹ 

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Jorasse la servante Sabéenne ne saurait jamais rien du chant qui montait dans le cœur de Balkis. L’entendrait-elle qu’elle marmonnerait par devers elle que sa reine perdait l’esprit. 

N’est ce pas Marthe qui houspillait Marie pour qu’ensemble elles s’activent aux fourneaux ? Le maître seul put lui rappeler que Marie avait la meilleure part, sut-elle l’entendre ?

Dans la pénombre de la cathédrale de Canterburry, ce 29 Décembre 1170, Thomas Becket se préparait à célébrer l’eucharistie, il savait qu’aujourd’hui il serait l’agneau. Il ordonna au chantre d’ouvrir les portes, laissa venir à lui les sbires d’Henri II, ses exécuteurs. Il s’effondra à la porte du cloître, sous les coups et blessures des Seigneurs du monde, chasuble ensanglantée.

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Thomas More montant les marches de l’échafaud avait déjà pardonné au misérable encagoulé qui devait nourrir sa marmaille et brandirait la hache, gagnant ses quelques pièces par la puissance de ses muscles, la précision de son geste athlétique, le tranchant de son outil, son allégeance au roi d’Angleterre, un autre Henri, le huitième celui-là.

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Et que dire de Sancho Panza rêvant d’un confort mérité sous la touffeur du soleil de la Manche quand son maître à la longue figure poursuivait Dulcinée d’une ardeur qui ne faiblirait pas. Quijote, encore un solitaire qui par la grâce d’aimer ne souffrirait jamais de solitude.

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Sur ordre du roi Louis, l’abbaye de Port Royal fut rasée à la poudre en 1713. Exhumées les dépouilles des solitaires y ayant trouvé refuge et leur dernière demeure, brinquebalées par les chemins sur de pauvres charrois nauséabonds, jetées à la fosse commune, sans épitaphe. Quelques années plus tard les passants d’alentour faisant halte à l’auberge ripaillaient sur des tables de marbre gravées au nom des solitaires ; leurs stèles avaient été vendues par des marchands. 

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D’autres justes se lèveront de par le monde, d’autres grands amoureux, ils seront assassinés, séquestrés, ostracisés, moqués, oubliés, certains resteront dans la mémoire des hommes, beaucoup plus tard, seront même vénérés, lueurs magnifiques dans la nuit du temps, mais le monde continuera sa danse, sa course folle au trés bord de l’abîme. Que pouvons nous attendre du monde sinon qu’il se perpétue lui-même, qu’il régénère sans cesse son propre chaos en de nouveaux chaos juste mieux sophistiqués, toujours plus facile à vendre.  Quand il ne s’éreinte pas à naïvement produire ou consommer juste avant le retour en poussière, au plus sombre, il érige ses remparts, colmate les fissures par où la grâce venait toucher. Le monde ne progresse pas, seules les âmes progressent. Le monde se garde en vie, le plus longtemps possible, au meilleur coût.

mammon-web.jpgMammon

Le Dieu de l’ancien testament grondait sa colère quand les fils d’Israël s’arrêtaient pour adorer Mammon ou seulement se reposer. Le nouveau le disait autrement. Prends ta croix et marche. Le fils de l’homme n’a pas un endroit où reposer sa tête. Laissez les morts enterrer les morts. Le fils de l’homme vient d’avaler son passé, il n’en fait qu’une bouchée et retourne à sa table de travail : il s’assure que la lampe ne manquât jamais d’huile, prépare l’arrivée du maître, ne sait pas de quoi demain sera fait. 

Le vide médian des sages de l’ancienne chine est cet espace de vie réservé aux hommes, entre terre et ciel, entre Yin et Yang, entre quantité et qualité. Il nous appartient de l’habiter, d’accepter d’être écartelé. Cet étirement nécessaire est un préalable incontournable à la réconciliation des opposés, à l’émergence de l’un, à la création. Esprit et matière doivent inventer leur juste place. Lorsqu’elle sera trouvée elle sera toujours à reconquérir, jamais stable, jamais acquise; il n’y aura plus d’opposés, l’espace d’un instant ils danseront le printemps retrouvé. Ce ne sera pas sans combats, sans luttes mortelles. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’esprit puisque le neuf commence avec l’esprit. 

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L’homme nouveau ne sera pas croisé, n’ira pas porter le fer en terre sainte, n’immolera pas l’infidèle sur l’autel de la foi. Il aura seulement appris à mourir à lui-même. Il ira dans la forêt, sera l’émule de Granger² invitant ses compagnons d’exile à se faire Livre en apprenant par cœur les sonnets de Shakespeare ou les Ghazels de Hafiz. Pendant ce temps Captain Beatty², le pompier, brûlait les livres dans la ville, tous dissidents, qui détournaient les habitants des programmes télévisés. L’homme nouveau aura fait sa mue, sera un autre Guy Montag² ; celui qui avait été l’acolyte obéissant du pompier se fera amoureux de la connaissance aux cotés de Granger, récitera le Ramayana dans la forêt, sur le bout du doigt ; un autre Saul de Tarse.

Lui aussi avait secrètement tourné casaque, bien avant le chemin de Damas, lorsqu’il gardait les vêtements des docteurs de la loi suffoquant sous le soleil de midi et trouvant cette lapidation d’Etienne trop incommode lorsque chargés de leurs manteaux. La correction fraternelle par Etienne des gardiens de la Lettre avait seulement attisé la haine de l’assemblée du Sanhédrin ; il les avait interpellés en les qualifiant d’hommes au « cou raide », d’«incirconcis » du cœur et de l’esprit. 

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Saul de Tarse dans le coin droit

L’homme nouveau sera ressuscité d’entre les morts car le monde est aussi en lui, il aura connu la brûlure d’amour qui ne veut rien pour soi-même qui n’attend rien du dehors, qui se consume et se nourrit de sa propre flamme. Il marchera au désert honorer son suzerain quand les nuages du savoir s’effilochant propagent un insondable azur encerclant l’horizon, envoûtant le décor minéral rouillé d’ocres et sans age. Il sautera du navire dans les furies de l’océan pour sauver ses compagnons de bord effrayés par la tempête venant effondrer la mâture. Son apostolat sera celui d’un Jonas. Les enfants des villages marcheront à sa suite, attirés par la cadence de son pas chaloupé, la mélodie de ses silences, l’eau tranquille de son regard. Il reste assis au long du jour à l’écart de la ville, contemple le ciel où courent les nuées quand se dissipent les premières brumes. Il sera si construit, si nourri de l’intérieur, si vide de lui-même qu’il n’achètera plus à l’étale des marchands, des marchands de mort, de mots creux. Il les regardera comme il aimait à contempler les colonnes de fourmis sur les chemins après qu’il fût sorti du ventre de la baleine.

Les marchands déplaceront leurs étales, iront vendre ailleurs, autre chose. 

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Salomon et Balkis, Reine de Saba

Pour ceux qui n’auront pas marché la voie du cœur il sera transparent, comme Balkis et Salomon son prince, buisson ardent insaisissable. Il est déjà parmi nous, en germe, par multitude. Le vent fera son œuvre, essaimera sur les coteaux, dans la vallée.

Un ciel de nuit d’été zébré de météores ignés, éphémères, allumant ses brasiers sur la rétine des hommes qui rôdent quand ils ne dorment pas… et portent leur regard au firmament.

MB   

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¹ Jean Grosjean, « La reine de Saba », Editions NRF

² D’après une fiction de Ray Bradbury, publiée en 1954, « Farhenheit 451 ». Farhenheit 451 est la température à laquelle les livres commencent à se consumer. Granger, Captain Beatty et Guy Montag en sont les principaux personnages.

 

Published in:Uncategorized ||on avril 9th, 2009 |

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