La voix de l’ancien barde, Illustrations de William Blake

“Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible.” R.M. RILKE 

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“Approche, jeune être délectable,Vois le matin paraître, Image de la vérité qui vient de naître. Le doute a fui avec les nuées de la raison, Les obscures disputes, les spécieuses chicanes. La sottise est un labyrinthe interminable, Des racines enchevêtrées brouillent ses voies. Combien sont tombés là ! Ils trébuchent toute la nuit sur les ossements des morts, Sentant ils ne savent quoi sauf qu’ils sont en souci, Voulant conduire les autres, eux qui devraient être conduits.” 

William Blake – Chants d’expérience

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J’allais fourbir ma plume sur la question d’une spiritualité sans Dieu quand j’entendis les gloussements de l’ancien barde ; ils s’épanouirent bientôt en un rire clair et robuste tout chargé de tendresse. Il s’amusait par avance de mes ratiocinations. Mais déjà il me console et me fait vaciller du coté des poètes, des mystiques, sous les coups et blessures d’une autre lumière que raisonnante, qui échauffe l’âme et fait battre le cœur quand il va chavirer d’un trop plein de beauté, d’un amour sine nomine.

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Revenons quelques pas en arrière. Point n’est besoin du voyage exotique en quête des saveurs de l’Orient, des parfums entêtants, des sutras et stupas Himalayens. Nous avons eu Dante et Pétrarque, Jacob Boëhme, William Blake, Walt Whitman, Emily Dickinson… et combien d’autres ; nous avons Christian Bobin pour flâner sur une route de campagne illuminée par un homme à tête de cheval*, pour partager le chemin court du regard habité, pour nous parler de la vie nue, de l’expérience.

 

En choisissant de ne pas s’attarder dans les arcanes d’une phénoménologie de l’esprit, notre seul vrai choix est entre la doctrine et l’expérience. Samadhi, Satori, « Rapture », Extase, Ravissement, Grâce, Illumination, Conscience cosmique¹, la langue ou la tradition n’importe pas, tous parlent de la même expérience : s’établir dans le réel, être relié à l’univers, faire un avec ce qui est, échapper à la dualité du mental…, c’est aussi la voie unitive des réguliers, le silence des Chartreux : Dieu est à l’intérieur, pourquoi courir le monde ?

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L’autre question, plus délicate, serait : pour qui la doctrine et pour qui l’expérience ? Les deux voies ont leurs adeptes et détracteurs (et l’Ancien barde rirait encore d’un propos polémique, d’une harangue prosélyte), chacune comporte ses risques : la nuque raide pour le doctrinaire - quand ce n’est pas la somnolence en procession - la folie douce pour les mystiques et les poètes. En échangeant l’autre jour avec une amie chercheuse, sur la question du ciel qui serait vide ou peuplé d’un Dieu barbu entouré de ses archanges bienveillants, elle me proposa une image qui lui vint in petto : celle d’un patriarche repu quittant la table après le dîner et y laissant les enfants s’amuser. 

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Nous sommes bien sûr des scientifiques et pourrions comme certain psychiatre célèbre affirmer que les visions d’Hildegard de Bingen sont imputables à des crises migraineuses ou à quelque maladie neurologique rare et probablement orpheline. William Blake serait caractériel, Emily Dickinson névrosée et Dante rebelle asocial. La science continuera d’avoir son mot à dire aussi longtemps qu’elle aura l’humilité de ses propres limites et nous croyons Albert Einstein : “La plus belle et profonde expérience accessible à l’homme est le sens du mystère. C’est le principe fondateur de toute religion, de toute approche sérieuse du monde de l’art ou de la science. Celui qui n’a jamais eu cette expérience m’apparaît sinon mort, pour le moins aveugle. Percevoir derrière chaque expérience une réalité à laquelle notre intelligence n’a pas accès, dont la beauté et le sublime ne nous touche qu’indirectement : c’est l’essence du religieux. Selon cette vision je suis religieux. Il me suffit de m’émerveiller de ces secrets et d’essayer d’approcher humblement une représentation simple de la  structure sublime de ce qui est. »   

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Laissons donc la doctrine aux Théologiens, aux hommes d’église, abandonnons la vérité aux hommes de science et à leur conscience et revenons muser avec les mystiques et les poètes, dans les prairies ensauvagées et solitaires de l’expérience, en nous permettant toutefois un petit détour du coté des marais embrumés du bien et du mal. Quelques malencontreux courts-circuits, la déformation des messages au fil de leur transmission ont réduit cette quête magnifique à un pauvre manuel de bonnes conduites, moralisant et subjectif, qui ne pouvait que faire le lit de l’immoralité, son contraire, ivre du même sommeil, d’une même léthargie. Nous ne jetons pas la pierre à ces bonnes intentions, elles ont leur juste place dans le grand concert du monde pour tenter de contenir les barbaries toujours prêtes à renaître de leurs cendres, pour donner à nos civilisation un semblant de visage humain. Nous recommandons seulement au chercheur de ne pas s’égarer dans ses rets en lui suggérant que le chemin d’accès à une perception objective du bien et du mal devra passer par la porte étroite de la Conscience de soi. Dieu est à l’intérieur disions-nous.

 

Ensauvagées et solitaires, les prairies de l’expérience mystique ! Pas totalement. Nous avons eu de grands précurseurs dont les messages nous attentent patiemment dans nos musées, nos bibliothèques, nos librairies ; ils ont l’éternité devant eux. «La Divine Comédie »², « Les Chants d’innocence et d’expérience », les illustrations du livre de Job³, la musique d’Hildegard de Bingen ou de JS Bach, Les « Elégies de Duino »4, la vie de Jacob Boëhme, illuminée par l’éclat d’un pot d’étain, la « Dame Blanche »5 recluse dans la maison paternelle d’Amherst, solitaire, tissant la toile de ses poèmes dans laquelle son Dieu vivant viendrait battre des ailes, « Feuilles d’herbe »6 écrites sur un genou dans la fureur et les râles des jeunes gens défendant jusqu’à la mort leur idéal (un style de vie au Sud, une idée visionnaire au Nord) sur le champ de bataille de Gettysburg, quand les canons se turent ; nous avons Rumi et Hafiz, les princes Soufis aux cœurs saturés par les effluves du vin d’amour, nous avons le fil, sûr et mystérieux, du Tao Te King 7 …. Ils nous parlent tous d’un même pays enchanté, de cette Conscience cosmique.

 

Leurs visions sont étrangement similaires, à des siècles, à des lieues de distance. 

 

Je t’entends t’impatienter dans ta vallée, cher lecteur, homme ou femme, tu es moderne, tu es pratique, tu veux savoir comment atteindre à ces contrées superbes dont tous ces illustres ancêtres nous chantent la magnificence, tu te sens les jambes et le souffle d’un marcheur, tu as la vigilance requise. A ce point de notre escapade vers les sommets solitaires où l’air est rare et pur, nous tenons le chaînon manquant : le sentier, la voie, le chemin de la Conscience de soi.

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Les guides y sont plus nombreux, plus accessibles, ils savent mieux parler à l’occidental du XXIème siècle que nous sommes : Les Upanishads, La petite Philokalie, Ramana Maharshi, Krisnamurti, Ouspensky, Carl Gustav Jung, etc.…

 

Après la splendeur contemplée au sommet nous revenons dans les soutes du quotidien, au pied du Mont, dans la cabane où il nous faut déblayer, nettoyer, ranger, enfourner le charbon, embellir cet espace de vie entre la fenêtre et le lit, retrouver dans l’ici et maintenant cette particule de lumière qui nous avait ébloui, il y a peut-être dix ans, cent ans, deux mille ans ! Retrouver le regard clair et innocent quand le grand usurpateur, fardé comme une courtisane, le moi et sa cour d’images, finit par abdiquer son trône, un jour, pour simplement servir. Malheur à moi qui cours après l’extase si je répugne aux courbatures, à l’attention soutenue, à chaque pas, à chaque prise, aux rigueurs et frayeurs de l’ascension, car je ne sais ni le jour ni l’heure, car aucun drapeau ne sera planté, ne flottera là-haut, sur la cime. 

 

J’aimerais te laisser cher lecteur, sur ces mots de Francesco Pétrarca que Laure avait enflammé et qui s’aventura en 1336 sur les pentes du Mont Ventoux :« Que de fois, aujourd’hui, j’ai tourné mes regards vers la cime du Mont ! Et pourtant sa hauteur me paraît bien petite en comparaison de celle où peut prétendre l’esprit humain, quand il ne s’enfonce pas dans la fange des turpitudes du monde…Mais que de fatigues nous devrons endurer pour tenir sous nos pieds, non une terre plus haute, mais les passions qui jaillissent des instincts de cette terre ! »    MB.

 

 * L’équilibriste, Ed. « Le temps qu’il fait »¹ Pour la clarté du propos nous choisissons de retenir le terme moderne de Conscience cosmique comme un équivalent universel des autres termes qui précédent. Cette expression a été reprise par Richard Maurice Bucke, psychiatre Canadien et familier de Walt Whitman, comme titre de son ouvrage de référence publié pour la première fois en 1901.² Dante. ³ William Blake. 4: Rainer Maria Rilke. 5: Emily Dickinson par Christian Bobin (Gallimard). 6: Walt Whitman. 7: Lao Tsu. 

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Published in:Uncategorized ||on mars 31st, 2009 |

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