Lueurs d’aube (Journal)

Toute aube est prometteuse de lueurs, il est à nous de les saisir en leur fulgurance.

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JUIN 2017 

Une visite à Nohant sur les terres de George Sand  pour le festival Chopin.

Visite de la gentilhommière, promenade au jardin.

Même les murs, les objets et la circulation de l’air, la table des convives, celle du salon, ovale, qui ne voulut pas tourner aux ordres de la Dame du lieu, le petit théâtre et ses marionnettes, la cuisine généreuse encore riche des fumets, des clameurs et du vin coulant dru, les frondaisons du parc distribuant ses ombres et sa lumière sur les plates-bandes de l’âme, les nichées de roses et de coquelicots embusquées au détour des allées, piquant les verts de blancs nacrés ou de rouge sang, tout, ici, parle d’elle et de son cœur de forgeron, de son souffle amoureux, de ses combats, de sa liberté. Marchez dans l’allée centrale du jardin vers le tulipier de Virginie, escorté par des norias de papillons butinant toutes les couleurs de la palette de Claude Monet et vous aurez un aperçu de la fournaise qui couvait dans la poitrine de George. La souffrance aussi était dans la corbeille mais rien n’en reste, évaporée, sublimée, transformée dans le brasier d’une langue en mots vifs et droits à l’airain sonnant clair dans leur robe de prière.


Concert du 18 Juin dans la bergerie-auditorium.

Convalescente d’un accident qui brisa ses deux jambes, elle marche vers la scène appuyée sur deux béquilles, elle tombe en montant la marche, se relève avec l’aide du présentateur, s’assoit devant le Steinway de concert, ajuste la botte orthopédique sur la pédale, respire, se redresse, attend en silence le moment où tous les ruisseaux de l’être se rejoignent apaisés dans la vasque du cœur.
Dans sa vingtaine juste émergée de l’adolescence le visage est poupin, pâle, discrètement marqué par une souffrance maîtrisée; une chevelure indomptée d’écolière ondule en cascades généreuses sur les épaules, deux gros verres à califourchon sur le col du nez disent une myopie précoce ; quelques rondeurs se devinent sous la jupe longue et le corsage grenat, augurent déjà un caractère tout d’intériorité et les grands embrasements qu’il faudra gouverner.

Silence de cathédrale avant l’éveil du sacristain.

Silence.
Silence.
Silence…
… et le feu du ciel s’abat sur l’auditoire, les ondées célestes de Jean Sébastien se mêlent au déchaînement d’une ardeur juvénile, précèdent les torrents méphitiques du chaman envouteur de Nohant, emportent les barrages, rasent tout dans leur course effrénée, les larmes coulent, le premier rang  s’affole, va-t-elle tenir? Les nouvelles harmonies mathématiques de César Franck apaisent le déluge pour un temps, les cœurs cèdent à l’étiage après la crue, l’auditoire reprend son souffle…, avant de replonger en apnée… quand  l’incendie enchanté de l’exilé Polonais ronfle d’une nouvelle vigueur comme attisé par un mistral d’hiver. Elle joue sans partition, les yeux fermés le plus souvent, cela aide à mieux sentir le pouls de l’âme.

Trois “encore” se succèdent et brûlent de la même flamme.
Dans sa miséricorde pour ce jeune visage ravagé par les eaux mêlées de la souffrance et de la joie, le public met un terme aux agapes en lui apportant ses béquilles. L’eussions-nous laissée libre qu’elle aurait continué.
Ovation d’une foule groggy, tapant des mains, debout, hystérique d’avoir contenu tant de joie dans l’enceinte protégée d’une mémoire de quatre-vingt-dix minutes.
Elle s’appelle Marie-Ange GNUCI. Vieille âme entend-on.

Dans la bergerie de Nohant, celle de Chopin au bras de George planait sous les lambris au-dessus du tumulte.

Nous te souhaitons le destin d’une étoile, chère Marie-Ange, éclairant pour longtemps notre firmament ; depuis ce dix-huit Juin 2017, celui de comète, plus sombre, ne sera plus le tien.

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Le soin de l’âme et le soin des mots tissant la langue sont le pistil et les pétales de la fleur déposée sur nos berceaux. D’abord musique et harmonies dans le sein maternel, les mots se font tendresse et sens, identité, au rythme des soleils levants. Que serait le joyau du silence s’il ne prenait refuge dans l’écrin du langage. Les mots soigneusement déposés dans l’oreille de l’aimé(e) sont les graines cachées dans la pulpe du fruit.

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L’art de la danse et l’attention flottante ont en commun de conserver au lien sa fraîcheur printanière en le préservant des rouilles et souillures de la chaîne. Quand le premier est souffle de vie, la seconde nous raconte le convoi funéraire à l’assaut des cimetières.

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Nous avons une autre peau dessous la peau, bien avant le berceau, une tapisserie de mots qui se défait la nuit pour laisser place aux songes présageant les images dont se vêtira de neuf le métier de haute lisse de la langue, dès les premières lueurs de l’aube. Pénélope est toujours du voyage.

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Le poème s’enflamme plus sauvagement sur une terre fissurée, il faut au foyer du tirage, l’air froid des fêlures de l’âme y pourvoit.

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C’est bizarre la joie, elle passe souvent par le regard que l’autre pose sur le monde quand ce regard s’est aiguisé sur la pierre du réel rafraichie par les trois sources claires*, alors la joie se fait brasier, tout prend feu dans la maison. Puis le pompier accourt, accomplit sa besogne de service publique et la joie se fait brise légère… mais le pompier, quel travail! !

*le beau, le bien, le vrai

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Le monde comme il va, à lire de toute urgence:

https://www.ecrituresetspiritualites.fr/

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C’est en entrant chez la fleuriste - les hommes semblent encombrés parmi les fleurs -  que me vinrent sur l’amitié quelques lueurs. Les fleurs aux allures exotiques, les plus étrangères à ma terre aiguisent ma curiosité et inviteraient l’achat si je ne m’avisais d’interroger la dame aux mains vertes sur les soins à prodiguer. Bien sûr l’eau et la lumière mais qu’en est-il des courants d’air et de l’exposition directe aux rayons du soleil… et s’accomodera-t-elle des autres compagnes venues du terroir? Savez-vous en effet que les fleurs ont des sympathies? Saviez-vous que l’identité du voisinage leur chaut et qu’elles se nourrissent aussi des fragrances d’à coté? Dans quelle terre se sentira-t-elle la mieux accueillie? Aimera-t-elle mes bavardages ou préfère-t-elle mon beau silence? Choisira-t-elle la solitude d’une attention exclusive ou cette autre solitude de la vie en bande? Saura-t-elle discerner la voie médiane? La haute solitude!

Ainsi de l’amitié, le soin devance l’éclat.

Ainsi, de la fleur aimée, recevrez son amour.

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Il semble que la question des liens interpelle tout pélerin. Je dirais qu’elle me préoccupe souvent, non point comme sujet d’inquiétude mais plutôt comme objet d’intense curiosité. Je parle de cette curiosité qui tente le (presque vain) combat de déchiffrage des liens qui attachent indissolublement le visible à l’invisible. C’est peut-être ce saut quantique qu’explore la langue poétique. La tentative n’est ni assurée ni désespérée et c’est, je crois, cette atmosphère d’aventure, cette plongée dans l’inconnu qui la rend si joyeuse, si palpitante. C’est aussi bien sûr aux risques et périls du porte plume qui pourrait aussi bien s’égarer dans la dense forêt des mots sans jamais y trouver la lumière d’un silence habité. Il peut y perdre la raison, au pire, ou la joie, ce qui ne vaut guère mieux. Le triste serait que d’autres s’égarent à le lire alors même qu’il voudrait éclairer. Il est tentant de citer Rilke ici: “Nous sommes les abeilles qui butinons les fleurs du visible pour en faire le miel de l’invisible”.

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… il est vrai que nous disposons dans la forêt profonde du langage de la boussole du coeur. Mais quels soins pour que le coeur garde son cap, pas un instant de repos, ou plutôt si, le repos à chaque instant que le coeur veille en laissant la tête à ses folles ardeurs!

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… le coeur abreuvé aux sources claires…

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Quand la Muse est d’éther nous sommes parfois réjouis même s’il arrive, à l’autre que nous sommes, de rêver, à l’occasion, qu’elle fût aussi de chair. Doux rêveurs nous sommes jusqu’à ce que le réel nous coupe le souffle avant de nous aider à mieux respirer un air, il est vrai raréfié, mais joyeux d’une joie moins altérable, moins soumise aux aléas des humeurs vagabondes ou/et des pensées folles.

Notre carosse est allègrement tiré par deux chevaux à la fougue assurée; le hongre à la robe bai brûlé est à main gauche, il nous familiarise avec les ornières du chemin, les parfums entêtants de la terre, les fleurs vénéneuses du mal et celles, crucifiantes, de la beauté quand elles surgissent à l’improviste sous les sabots de nos frères équidés lancés au grand galop sur les chemins de la vie; la jument à main droite est blanche, de la crinière au panache de la queue, elle nous initie aux secrets des mondes cachés, nous invite pas à pas - ou à l’allure d’un petit trot déhanché -  aux supputations multicolores de la mystique.

C’est un peu à JK Rowling que je pense quand me vient l’image du carosse, la traînée de feu inouïe et planètaire de Harry Potter est peut-être la plus belle illustration contemporaine de l’art de conduire cet impétueux et magnifique attelage car il n’est pas facile d’être assez bon cocher pour que l’attelage ne verse pas dans le ravin quand les montures se brouillent au lieu de s’entr’aider et cèdent ainsi aux petites incartades dont les plus sauvages pourraient être léthales si le cocher ne veillait avec soin. JK Rowling est un merveilleux cocher.

Je ne résiste pas ici à citer un poète ami, Walt Whitman:

 

En toi mon âme, je crois,

Et l’autre que je suis ne saurait s’incliner devant toi,

Et toi, t’incliner devant l’autre ne dois.

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L’heure est venue d’une épiphanie, celle d’une amitié sans age et sans identité. Il n’y est rien d’explicable qui soit à comprendre, tout s’y compend de l’inexpliqué. Elle s’appelle Lise. Permettez-moi de vous la présenter: Un autre merveilleux cocher de haute montagne, alerte et vigilant au pas de ses montures:

 Tu crois pouvoir m’intimider avec un mot réveillant la soif d’ailleurs,

C’est mal connaître l’âme rocailleuse des hautes terres qui chemine en moi.

Accoutumée au fil des âges à puiser sa force dans la sauge tendre,

Une poignée de lentilles et quelques gorgées d’eau, par les sentes abruptes

Où le soleil tranche comme l’épée, vibre comme l’éclair.


Tu crois savoir la limite de mes terres en la paix qui m’habite,

C’est mal connaître la source vive d’où naît la sève de mon coeur.

Elle garde mémoire des vastes plaines à l’horizon bleuté

s’aventurant jusqu’à la mer pour se fondre en Azur, 

Sous la tendre poussée du vent du Sud roulant vers son Orient.


Tu penses peut-être à celle que j’aurais pu être à tes côtés,

C’est ignorer celle que je suis de l’aube au crépuscule.

Suspendue au mince fil du vivant elle est danse du papillon 

Saluant la clarté du jour sans souci de sa nuit,

Vois-tu son vol, sens-tu la transparence qui l’habite ?


Le rossignol en sa plainte est venu poser une parenthèse

Dans la  nébuleuse tourmente de mon esprit

D’un trait vif et précis il lance ce pont entre terre et ciel 

Où se perd le regard qui cherche la solution d’une souffrance

Où se donne à entendre celui qui écoute le Chant.


La voie qui s’avance a les yeux du berger en l’âme du troupeau

Quand plus rien ne l’assaille que le goût de l’attente

Celle qui veille à tout par le rien qui  l’habite.

Elle se perd au loin tout en étant si proche

Pliée dans le mouchoir avec le grand couteau.


Lise

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Published in:Uncategorized ||on juin 16th, 2017 |

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